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extrait : LES OUBLIÉS DE DIEU

Hanna et Yusef se reposaient sous la tente. Allongée sur le dos, Hanna observait les lézards lilliputiens qui zigzaguaient nerveusement sur la toile. Petits, mais remuants, la peau rouge brique ou jaune-gris, ils démarreraient au quart de tour vers un moustique, une mouche, ou un papillon. 

    Sur la couchette en face d’elle, Yusef relaxait.

    Khaled visitait les environs :

    – Dans ce genre d’endroit, mieux vaut connaître ses voisins, lança-t-il en sortant.

    – Yusef ! N’es-tu pas inquiet, demanda Hanna ?

    – De quoi ?

    – De ce que David nous a raconté, les migrants, l’esclavage…

    – Oui, bien sûr, tout comme Khaled, mais il tente de le dissimuler. Nous voulons atteindre l’Europe pour travailler et soutenir nos familles, nous offrir une vie meilleure. Je ne vois qu’une solution : aller vers le nord.

    – Peut-être que David a exagéré pour nous dissuader.

    – Je ne crois pas. Pourquoi nous mentirait-il ? Pour nous retenir ici ! Non, je pense qu’il nous mettait en garde contre les dangers qui nous guettent sur la route. J’ai promis d’aider les miens et je tiendrai parole. Ne souhaites-tu pas soutenir les tiens ?

    – Les miens ! Tu songes à ma famille ? J’ignore totalement ce que ce mot signifie. 

    Yusef se redressa et la regarda :

   – Que veux-tu dire ?

   – À ma naissance, ma mère nous a abandonné mon père et moi. Après des mois, incapable de subvenir à mes besoins, il m’a confié à un orphelinat.

   – Tu en as souvenir !

   – Une religieuse de la crèche m’a raconté. J’y suis restée pendant des années. Un jour, un homme m’a conduite dans un autre foyer. Quand je suis montée dans le camion, j’ai souhaité qu’il s’engage sur la route du désert pour me permettre de découvrir ce que je voyais de la terrasse où nous jouions. Les pierres, les arbrisseaux et le sable incarnaient notre univers, notre seul point de vue sur le monde extérieur. Au gré des humeurs du vent, nous respirions de la poussière ou la fumée des caravanes qui campaient en bordure de la ville. Souvent, l’air s’épaississait de l’odeur du fumier des chameaux. La nuit, on entendait hurler les hyènes. Mais le camion s’engagea vers Asmara et pour la première fois, j’ai vu des maisons, des gens, l’effervescence d’une cité.

    – Tu n’avais jamais vu personne…

    – Non, seulement les enfants et les sœurs de l’orphelinat. 

    – Vous ne sortiez jamais !

    – Jamais. Le fourgon a roulé, tournoyé, serpenté dans la ville, puis a disparu derrière une enceinte haute comme deux hommes. À ma grande surprise, la religieuse qui m’accueillit avait la peau claire : des cheveux blonds fuyaient sous sa cornette rigide. Elle dit se nommer sœur Fiona. Visage de porcelaine, elle posait sur moi un regard lourd. Elle a prononcé des mots que je ne comprenais pas : elle parlait italien.

    – Pour la première fois, tu voyais quelqu’un à la peau blanche ?

    – Oui. Ce nouveau foyer regorgeait d’enfants blancs et métissés. Je mis peu de temps à réaliser qu’ils bénéficiaient de plus de privilèges que ceux au teint ambré. Ils se croyaient supérieurs et jouaient très peu avec nous. Un matin, ils m’ont obligé à avaler mes poux. Mais je n’ai rien dit.

   – Pourquoi ?

   – Je ne voulais pas quitter cette pension, car, contrairement à l’orphelinat, pour la première fois, je mangeais à ma faim chaque jour. De plus, dans cette institution je laissais derrière moi cet horrible jardinier qui déshabillait les petites filles dans son échoppe et qui haletait en caressant son sexe. Chaque semaine, les sœurs nous amenaient à la cathédrale. Là, comme au foyer, je voyais un homme blanc sur une croix avec une couronne d’épines sur ses cheveux et du sang sur le visage. Je le trouvais minable pour un Blanc. Je préférais la dame en bleu avec un cercle doré sur sa tête. Les sœurs la disaient ma mère. Avec une peau claire, comment pouvait-elle l’être ? 

   – Quel âge avais-tu ?

   – Je ne sais pas, six ou sept ans !

   – Tu y es restée longtemps ?

   – Moins de trois ans. 

   – Et c’était bien ?

   – Sœur Fiona me talonnait, visiblement, elle favorisait les épidermes clairs aux peaux ambrées. Elle me punissait pour des riens et avec mon tempérament rebelle je criais à l’injustice, alors je prenais des coups, mais en silence, je mangeais à ma faim et je craignais de perdre ce privilège. Je me disais qu’un jour, je grandirais et que je quitterais cet endroit. Un matin, cet espoir s’éteignit comme une bougie dans le vent.

   – Pourquoi !

   – Sœur Fiona me répétait toujours qu’elle allait casser mon caractère. Un jour elle en a eu assez. Elle m’a confié à deux soldats, je suis monté dans un gros camion, avec pour seul bagage les vêtements que j’avais sur le dos. Ils ont fermé les portes, je ne voyais rien à l’extérieur. J’hésitais entre être soulagée à l’idée de ne plus jamais affronter sœur Fiona et terrorisée à l’idée de ne plus manger à ma faim. On a roulé longtemps. À la fin de la course, quand ils ont ouvert, nous arrivions dans un cantonnement militaire en pleine forêt. À quelques années de la conclusion de la guerre pour l’indépendance, sœur Fiona m’avait expédiée au camp des rebelles qui luttaient contre l’armée éthiopienne.

   – Rien pour améliorer ta vie ?

   – L’enfer tu n’imagines pas. Trop lourdes pour les enfants, les adultes eux ne délaissaient jamais leur kalachnikov. Nous vivions constamment sur le pied de guerre prêts à plier bagage à la moindre alerte. Dès que l’ennemi s’approchait, nous opérions un repli stratégique, prétendait l’officier responsable de la troupe. Si quelqu’un prononçait les mots, fuir ou s’évader, il était roué de coups. 

   – Mais, que faisais-tu dans ce camp ?

   – Mon travail avec les autres enfants consistait à amasser du bois pour les feux et à aller chercher de l’eau. En période de sécheresse, nous explorions des journées entières pour en localiser. Sous un soleil de plomb, nous creusions pendant des heures le lit d’une rivière à sec pour trouver un filet d’eau boueuse. Nous marchions pieds nus dans les sentiers rocailleux ou sur du sable brûlant avec nos bidons d’eau. Le soir, si nous tardions à rentrer, il n’y avait plus rien à avaler, ou si peu. Nous devions toujours nous assurer de protéger la nourriture des insectes, des rats et du soleil : nous mangions un jour sur deux, parfois sur trois. Après ces jours de jeûne forcé, nous nous bagarrions pour un morceau d’injera au goût abominable.

   – Abominable ?

   – Le pain était préparé avec de la farine de poisson.

Yusef grimaça.

   – La faim et la soif nous tenaillaient sans arrêt. Souvent, nous avions tellement soif à creuser le lit de la rivière sous le soleil que nous buvions le liquide boueux sans ébullition.

   – Et la diarrhée ?

   – Ça faisait partie du quotidien. Le manque de nourriture nous forçait tous à tenter de subvenir à nos besoins. Nous chassions les chauves-souris, les tortues, les insectes, les écureuils, les chats sauvages et les oiseaux, tout ce que nous attrapions passait à la casserole. Certains jours, la faim me poussait à descendre au bord de l’eau et je mangeais de la terre.

   – Je devine que tu as subi des diarrhées sévères ?

   – Vomir et souffrir de la diarrhée s’avérait moins pénible que de supporter un ventre creux. Aujourd’hui, je me demande si ces soldats croyaient encore aux idéaux de la révolution : nous ne pensions qu’à survivre, à sauver notre peau. Les longs discours de nos chefs répétaient toujours les mêmes mots : liberté, la patrie, l’Érythrée. Mais, pour moi, les vrais ennemis s’appelaient la faim, la soif, la chaleur, la vermine et les hyènes.

   – Dans quelle région se situait ce camp ?

   – Gash Barka.

   – La région des marécages et des moustiques.

Hanna dodelina :

   – Et sans aucun médicament pour nous soigner. La nuit, nous dormions à la belle étoile avec la vermine. Ils nous suivaient partout. Je me suis souvent demandé pourquoi, puisqu’il n’y avait rien à manger ! Ils se glissaient entre nous. Au matin, nous retracions leurs parcours en pistant leurs excréments. Un soir, je me suis réveillée avec des brûlures sur le corps, j’avais attrapé une maladie qu’on appelle « les yeux de rats ».

   – Qu’est-ce que c’est ?

   – Les boutons sur la peau ressemblent à des yeux de rats.

   – Tu es restée longtemps avec cette troupe ?

   – Jusqu’à la fin de la guerre.

   – Dans quelle armée  ?

   – Avec le Front de libération de l’Érythrée.

   – Le camp des perdants.

   – Oui, puisque le Front populaire de libération de l’Érythrée d’Issayas Afewerki a gagné.

   – Ces deux groupes se livrèrent bataille pour contrôler un pays qui n’existait pas encore. 

   – Sans cette guerre fratricide entre les deux clans, nous aurions remporté la victoire contre l’Éthiopie rapidement.

   – Ils se sont querellés pour un gâteau avant même qu’il soit cuit.

   – Et après le cessez-le-feu ?

   – Trop petite chez les résistants, je n’avais pas porté les armes ; alors ils m’ont expédiée à Sawa pour que je complète ma formation et mon service militaire. Ils prétendaient que les hostilités allaient reprendre à tout moment.

   – Ils l’affirment depuis vingt ans. Quel âge avais-tu à ce moment ?

   – J’ignore la date de ma naissance, je dirais environ dix ou onze ans à mon arrivée à Sawa.

Des larmes glissèrent sur le visage d’Hanna.

   – À Sawa, j’ai dû assimiler le maniement d’une kalachnikov. Je détestais leurs bruits, le recul qui me blessait à l’épaule ou la mort qu’elles infligeaient. Je cherchais toujours d’autres besognes à accomplir plutôt que de m’entraîner aux actions militaires. Je me portais volontaire pour les pires corvées, tu n’imagines même pas. Mais je n’ai pu échapper au champ de tir et aux apprentissages du combat rapproché. Au début, je prenais des coups. Poussée par les cris de l’adjudant, mes opposants n’hésitaient pas à me frapper, j’ai compris que je devais répliquer sinon je risquais d’y laisser ma peau.

Elle essuya ses larmes du revers de la main et dit :

   – Et toi ! Ta famille ?

   – Mon père a été tué aux derniers jours de la guerre, je ne l’ai jamais connu. Ma mère et ma sœur d’un an mon aînée vivent à Asmara. Notre maison ressemble à mille autres mansardes : une pièce pour cuisiner, manger, séjourner et dormir. Une table, des chaises et une petite armoire composent le mobilier. Une ampoule pend du plafond et jette une lumière jaunâtre, le sol en pierre offre une sensation de fraîcheur.            

   – Tu en as de la chance de connaître une famille. Et ta vie ?

   – Comme tous les enfants d’Asmara, aider aux travaux domestiques, aller à l’école, jusqu’à ce que je sois obligé de partir à l’armée.

Elle le regarda les yeux pleins d’admiration :

   – Tu as fréquenté l’école !

   – Tu n’as pas eu cette chance ?

   – Que des rudiments donnés par les sœurs au foyer. J’aurais tant aimé apprendre.

   – Quand nous habiterons en Europe, tu étudieras si tel est ton désir. 

   – Souhaitons-le, mais avant, nous devons nous rendre en Europe.

   – Aie confiance.

   – La confiance et l’espoir comme deux jambes me permettent d’avancer, mais quelques fois, elles plient. Parfois, je suis si fatigué. Pourquoi, nous les humains qui vivons des vies misérables persistons-nous à lutter pour notre survie ? Pourquoi n’abandonnons-nous pas le combat ?

   – Notre instinct nous y pousse soutenu par le rêve d’une existence plus alléchante. Est-ce cette raison qui t’a motivée à franchir la frontière ?

   – Je voulais surtout mettre fin aux agressions.

   – Nous avons réussi à quitter l’Érythrée, maintenant nous pouvons aspirer à un avenir meilleur.

   – Grâce à ton intervention. Je m’étais résignée à mourir dans ce trou de poussière. 

   – Je t’aiderai, je ne t’abandonnerai pas, ensemble nous y arriverons.

   – Personne avant toi ne s’est jamais soucié de moi. Tu m’as sauvé la vie en me sortant de cette ornière avant la frontière. Je t’en remercie encore une fois.

   – Je devais te tirer de là.

Pendant un instant, ils se regardèrent, Hanna lui sourit.

   – Mais toi, Yusef tu n’es pas allé à Sawa !

   – Non à Massawa. J’ignore pourquoi. 

   – À Sawa, on se croirait aux galères, c’est difficile pour les hommes, mais davantage pour les femmes. Pendant la guerre, Sawa servait de prison. Après, le gouvernement l’a transformée en camp militaire.

   – Je sais.

   – Un goulag tropical. Un manquement aux ordres entraîne irrémédiablement un châtiment : une bastonnade, ou une course sur des kilomètres en plein désert avec un sac à dos lourdement chargé de pierres en tenant la Kalashnikov à bout de bras devant soi. J’en ai vu être suspendu au bout d’une corde, le corps englué d’eau sucrée à la merci d’insectes carnassiers pendant des heures, voire des jours. La punition dépendait de l’humeur de l’officier.

   – Combien de temps y es-tu demeurée ?

   – Depuis la fin de la guerre. Dès notre arrivée on nous a hurlés dessus, on nous a injuriés et forcés de nous agenouiller, les mains derrière la tête comme des prisonniers. Déjà, on voulait casser le caractère des plus récalcitrants. Ils nous ont remis notre bagage et dirigés vers les baraquements gris, impeccables, parfaitement alignés à l’entrée du désert. Là, je mangeais et me lavais tous les jours. Nous étions réveillés à l’aube au son du sifflet. Pour petit déjeuner, on nous servait une platée infecte de lentilles bouillies accompagnée d’un gobelet de thé, mais cela valait mieux que la faim. Sous un soleil de plomb, nous pratiquions des manœuvres en préparation d’une guerre imaginaire. J’appréciais l’obligation de suivre des cours, mais j’accusais des retards avec mes camarades. Enfin, j’étudiais avec des professeurs. J’ai dû travailler très fort.

    – Et ces histoires à propos des filles?

    – En général, quand elles débarquent au camp elles ont seize ou dix-sept ans. Dès leur arrivée, les officiers les filtrent. C’est à qui choisira le premier. Parfois, ils se battent entre eux.

    – Pourquoi ?

    – Chacun se cherche une pute pour les semaines ou les mois à venir. Une fille sélectionnée bénéficie de passe-droit pour les corvées. 

    – Pourquoi ? 

    – Pour ne pas l’abîmer. 

    – Et elles aiment cela.

    – Crois-tu ? Elle devient la bonniche de son maître et surtout son esclave sexuelle. Des officiers s’échangent leur pute les soirs de beuveries. 

    – Et toi ! Quelqu’un t’a choisi ?

    – Non. Ces filles ne se souciaient que d’un seul prédateur. Gare à celui qui harcèlerait la maîtresse d’un galonné.

    – Tu veux dire… les autres militaires.

    Elle acquiesça d’un signe de tête.

    – Tu as subi des agressions ?

    Hanna regardait ses mains :

    – Tu préfères ne pas me le dire.

    – Qu’est-ce que tu penseras de moi, si je te raconte ? On connaît la réputation des filles de Sawa, on les traite comme des prostituées, des pestiférées. Quel homme désire épouser une fille de Sawa ?

    – Je ne te juge pas Hanna, personne ne choisit cette vie. Ni toi ni moi, personne. Alors, ne me refuse pas ta confiance. 

    Elle leva les yeux sur lui, il paraissait sincère. Il posait sur elle un regard tendre, affectueux. Comment ne pas le croire ? 

    – La première fois, j’étais allongée sur ma natte en proie aux frissons, les bras serrés autour de moi alors que je souffrais d’une poussée de malaria. Une odeur animale arriva jusqu’à moi. Avant même que je réalise leur présence, une main m’agrippa et me retourna, une autre me retint, une troisième arracha ma chemise et une dernière tira mon pantalon. J’allais hurler quand on me couvrit la bouche. Alangui, je demeurais consciente. Je me débattais avec l’impression de sombrer dans du sable mouvant. Au moment où j’ai cru être pénétrée, j’ai réussi à me libérer une main et à retirer celle qui me maintenait muette. Mon cri strident déchira le silence de la caserne et les garçons s’enfuirent. 

    – Tu t’en es sortie.

    – Ce ne fut que partie remise. J’ai toujours résisté, mais ils se liguaient à six pour nous contraindre, pour nous retenir, et à tour de rôle ils prenaient leurs plaisirs. Au matin, j’avais peine à me relever d’une nuit quand des voyous m’avaient agressée. Chaque fois, j’ai ressenti de la haine, du dégoût et du désarroi. Je devais enfouir ma honte au plus profond de moi. Comment ces sous-hommes peuvent-ils pénétrer une fille pleine des miasmes de ces congénères ? On dit les femmes égales aux hommes parce qu’à l’époque elles ont participé à la guerre d’indépendance et qu’aujourd’hui elles se plient au service militaire comme les garçons. Faux. En réalité, l’armée les traite comme de la chair à canon, comme des prostituées. Certains s’en glorifiaient, ils organisaient des concours pour déterminer qui posséderait le plus de filles pendant leur séjour à Sawa.

    – Personne ne vous protégeait.

    – Non. Si on se plaignait aux officiers, ils riaient de nous. Un jour, pour dissuader les agresseurs, j’ai décidé de cacher mes cheveux sous un foulard, je les ai même coupés. J’ai dissimulé mes seins en me scindant la poitrine avec des bandelettes de tissus. J’ai cessé toute hygiène personnelle. J’ai tout essayé pour détourner les regards concupiscents des hommes.

    – Tu as réussi ?

    – Mes amies m’ont dit de me laver. À l’aube, quand nous sortions de la baraque, nous découvrions quelle camarade avait subi les outrages par les couleurs des vomis à l’extérieur. Alors, nous avons décidé de punir nous-mêmes les assaillants.

    – Que veux-tu dire ?

    – Nous avons établi un plan.

    – Un plan ?

    – En premier lieu, nous avons construit une caisse de bois : comme un cercueil. En second lieu, nous avons attrapé une douzaine de rats et les avons enfermés dans la boîte pendant des jours. Pendant ce temps, nous avions instauré une patrouille la nuit pour surveiller l’arrivée des agresseurs. Nous connaissions nos assaillants, des garçons qui nous lançaient des sourires pervers pendant les cours. Un soir, quatre d’entre eux ont tenté de se faufiler dans le dortoir. Nous les attendions armées de gourdins. Nous les avons rossés à coups de trique. Trois ont réussi à fuir, mais nous en avons capturé un. On lui a d’abord retiré ses vêtements, puis on l’a ficelé, bâillonné, et pour terminer, on l’a jeté dans la boîte… 

    – Avec les rats !

    – Oui. Nous avons cloué le couvercle sur lequel nous avions écrit « violeur ». Avant l’aube, nous avons transporté la caisse au pied du mât où chaque matin nous nous réunissions tous pour le salut au drapeau. Quand ils ont ouvert la boîte, le garçon était mort, le visage et le corps déchiquetés et lacérés par les rats affamés.

    – Un officier a-t-il enquêté ?

    – Non. Il a dit : « Les idiots méritent de se faire attraper, tant pis pour lui. »     

    – Et les agressions ?

    – Nous avons dormi sans crainte pendant quelques semaines.

    – Je devine qu’elles ont repris.

    – Oui.

    – Et des filles enceintes… 

    – Bien sûr. À Sawa, elles ne reçoivent aucun soin médical. À Sawa, il n’y a pas d’infirmerie. Blessé, malade ou enceinte, tu te débrouilles.  

    – Et toi ! 

Elle se retourna et souleva son chemisier et exhiba son dos labouré de cicatrices.

    – Qu’est-ce qui t’a décidée à fuir ?

    – Un soir, des mois après l’histoire de cercueil, un officier me convie à son bureau. Les filles se méfiaient de ce musulman comme de la peste, sa réputation de sadique le précédait. Celles qui lui résistaient subissaient ses foudres. Il les rouait de coups, les fouettait. Il s’en prenait surtout aux chrétiennes.

    – Pourquoi ?

    – Excisées, les musulmanes réagissent beaucoup moins aux stimulations sexuelles et se plaignent de douleurs.

    – Et toi, à l’orphelinat, tu n’as pas été mutilée ?

    – Non. Au pensionnat, je ne risquais rien puisque cette pratique barbare n’existe pas chez les chrétiens et à la jebba pendant le conflit personne ne s’en préoccupait.

    – Alors cet officier musulman ! 

    – Quand il a voulu me tripoter, je l’ai repoussé. Au début, il a ri, mais cela n’a pas duré. Son regard s’est voilé. J’ai compris que les choses ne tourneraient pas à mon désavantage. J’avais prévu le coup. Je n’en pouvais plus de toutes ces années de maltraitance pendant la guerre et des viols depuis mon arrivée à Sawa. Je voyais des filles prises dans ce carcan du service militaire avec un bébé sur les bras et je ne voulais pas cela. Je remercie le ciel de m’en avoir épargné. Quand la convocation de l’officier me fut transmise, je n’ai pas hésité. À la seconde où je l’ai vu revenir vers moi avec ce regard dément, je saisis mon pistolet que j’avais caché dans mon dos et le lui braquai au visage. Malgré ma détermination, mes mains tremblaient, la peur me tiraillait les entrailles. Je tenais un gradé en joue, je risquais les pires tortures si je me faisais attraper. Mais j’avais décidé de retourner l’arme contre moi plutôt que de me rendre à ces salauds. 

    – Et alors ?

    – Il a ri, mais il a compris que moi, je ne rigolais pas. Encore un pas, lui ai-je dit, je t’explose le crâne. Au fond de moi, je savais comment cela se terminerait. Pointer son pistolet sur un officier équivaut à se condamner aux pires châtiments et à signer son propre arrêt de mort. Il a stoppé, m’a regardée, puis s’est jeté sur moi. J’ai esquivé l’attaque, pour une fois, les cours d’autodéfense servaient à quelque chose. Il a trébuché, sa tête a donné lourdement contre le rebord du bureau. Le voyant ébranlé, à demi conscient, j’attrapai sa veste, l’enroulai solidement autour de mon arme pour étouffer le bruit et lui plaquai le canon sur le front. J’ai attendu qu’il ouvre les yeux et j’ai pressé la détente. Je tremblais de tout mon être. Je suis sortie dans la cour en pleine nuit, des cadets discutaient. Je marchais lentement, je me sentais dans un mauvais rêve, quand on cherche à fuir en demeurant sur place. Courir risquait d’attirer l’attention. J’ai contourné les baraquements et je suis partie en direction de la frontière… 

Hanna essuya ses larmes du revers de la main.

    – Comment as-tu fait pour supporter ça ?

    – Je me réfugiais dans mes rêves. Je m’imaginais dans un autre lieu, je me disais qu’un jour cela finirait, qu’il existait autre chose, ailleurs. Je pensais qu’un jour je trouverais la lumière. Et un jour, à bout de force dans cette ornière de poussière, tu es arrivé.

    – Ce fils de pute a reçu ce qu’il méritait.

Khaled entra dans la tente :

    – Quel fils de pute ?

    – Un officier à Sawa.

    – Les galonnés ! Tous des fils de putes, conclut Khaled. Pourquoi pleure-t-elle ?

    – Laisse tomber. Alors, ces voisins ?

    – Plusieurs habitent ici depuis dix ans, quinze ans. Tu imagines vivre dans ce foutoir ?

    – Pourquoi demeurent-ils à Shagarab, demanda Hanna ?

    – Ils craignent de s’engager sur les routes et de se retrouver aux mains des Rashaïdas, les Bédouins marchands d’esclaves. Ils ne savent pas où aller, sans amis, sans famille pour les accueillir. Et je parie qu’ils n’ont pas d’argent pour payer les passeurs. 

    – La vie à Shagarab ressemble à l’enfer.

    – La population manque de tout : nourriture, hygiène, soins médicaux, brefs, de l’essentiel même de latrines. Les gens de Médecins sans frontières redoutent une épidémie de choléra.

    – Partons d’ici, lança Hanna.

    – Nous avions prévu de quitter cet endroit jeudi…

Soudain, une détonation à l’entrée du camp ébranla le sol et leur tente.