extrait : LE SANG DES CAILLOUX

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  À proximité du « Khân », assis sur les marches à l’entrée de l’université, Faysal attendait depuis une heure ; il espérait. De longues journées, trop longues, s’étaient écoulées depuis la dernière fois qu’il avait croisé la jolie étudiante. Après avoir longuement réfléchi, il avait décidé d’oser. Tant pis pour les règles édictées par Salîm ; même s’il se sentait coupable de pareil désir, il était déterminé à ne pas partir sans la revoir, sans lui parler.

Enfin, sa patience fut récompensée. D’un pas assuré, il aperçut la bellissime Fadilah sortir de l’université et s’engager vers le souk. Dès qu’il la vit, son cœur se mit à battre plus intensément, une fièvre irraisonnée de lui parler, de la toucher, une fièvre virile ; une fièvre haram (défendue). Vêtue d’un tailleur noir dont la jupe s’arrêtait à mi-jambe et d’une blouse blanche au col légèrement ouvert, elle semblait planer au-dessus de la chaussée. Son foulard avait glissé sur son cou laissant sa chevelure couleur d’ébène réagir au gré du vent. Faysal hésitait encore : sur ses épaules, la chape de plomb du haram (de l’interdit) pesait lourdement : « haram de s’adresser à une femme sur le plan personnel ». Il remarqua un couple qui conversait et marchait côte à côte. Il envia leur liberté. « Cesse de tergiverser se dit-il, c’est avec l’espoir de la voir, de lui parler que tu es là ; elle s’éloigne. » Après d’interminables secondes, son esprit torturé céda et Faysal pressa le pas :

— Que la paix soit sur toi, lui dit-il, une fois à ses côtés. Surprise, la jeune femme se retourna et le regarda de pied en cap. Il était à demi essoufflé. Prudente, elle hésita quelques instants à reconnaître ce visage maintenant barbu. 

—… et que sur toi soit la paix.

— Il y a longtemps que je t’ai vu Fadilah !

— J’ignorais que tu connaissais mon nom, répliqua-t-elle étonnée !

À nouveau, elle le toisa :

— Faysal n’est-ce pas ! C’est bien ton nom ?

— Oui.

— J’avais plutôt l’impression que tu cherchais à m’éviter !

— Non… Non ! Pas du tout !

Elle reprit sa marche vers le souk. Il lui emboîta le pas :

— Le climat a changé à Al-Azhar, fit-elle.

— Que veux-tu dire ?

— Tant de choses naturelles sont devenues haram.

Elle lui lança un regard de côté :

— D’ailleurs ! N’est-il pas interdit de me parler ?

Elle regarda autour d’elle :

— Tu es seul ! Ne crains-tu pas "les reproches" de ton ami… l’imam ?

— L’imam ! Tu fais référence à Salîm Al Misrî… ?

— Salîm, oui.

— Salîm… est un grand croyant devant l’Éternel. Il recherche le bien-être pour ses frères et ses sœurs.

— Dois-je comprendre que la quête du bien-être pour certains autorise l’asservissement des autres ?

— L’asservissement des autres ?

Elle s’arrêta net et se retourna vers lui. Face à face, il sentit son haleine fraîche lui effleurer le visage et les effluves de fleur d’oranger émanant de ses cheveux. Les yeux colériques de la jeune universitaire étaient encore plus sombres, plus troublants : »

— Salîm n’est-il pas à l’origine des nouvelles règles imposées dans la maison des sciences ? N’est-ce pas lui qui exige que les femmes s’éloignent des hommes et se voilent du niqab ?

Surpris par son assurance, il ne sut que répondre. Fadilah reprit sa marche.

— Je respecte le niqab, et les femmes qui le portent, dit-elle, à condition qu’elles exercent ce choix en toute liberté.

— Tu es une libérale.

— Je devine que, dans ton esprit, ce n’est pas flatteur, dit-elle sèchement.

Il ne répondit pas : « Le ton que prend cette rencontre n’augure rien de bon, pensa Faysal. » Ils arrivaient à l’entrée du souk. Un homme coiffé d’un turban blanc et vêtu d’une djellaba bleue offrait des petits sacs de foul soudani (des arachides soudanaises) grillées aux passants. Un touriste le prit en photo et aussitôt celui-ci tendit la main espérant un bakchich.

— Ne pourrions-nous pas discuter, dit Faysal ?

— Pour discuter, il faut accepter la différence. Le saurais-tu ?

— Heu ! Oui, je crois !

— Très bien !

Elle regarda à gauche, à droite. À quelques pas, dans une ruelle, elle discerna la terrasse d’un café. Elle allongea le bras dans cette direction, il y avait des places de libres :

— Là, asseyons-nous et prenons quelques minutes, dit-elle !

— Là, en public ?

— Cela te gêne ?

— Les femmes ne devraient pas prendre place à la terrasse parmi des hommes.

— Encore une règle ! Dommage…

Elle fit mine de repartir. Un autre principe qu’il devait ignorer pour le plaisir de partager quelques instants avec elle.

— Bon… d’accord !

Elle le regarda un instant :

— Je ne veux pas te forcer la main.

— Non ! C’est d’accord !

Il n’y avait que des hommes qui flânaient à la terrasse. Un jeu de jacquet abandonné devant eux, ils fumaient la chicha et discutaient alors que d’autres se désennuyaient en chassant les mouches. À l’intérieur, le garçon du café s’affairait à essuyer son comptoir et, derrière lui, quelqu’un manipulait constamment son cellulaire. Dès qu’ils entrèrent, tous les clients de la terrasse se retournèrent pour observer le couple. Fadilah ne passait jamais inaperçue. Ils choisirent une table à l’écart. Un serveur s’approcha :

— Shaay (Thé), demanda Faysal en regardant Fadilah ?

Elle cligna des yeux. Il fit signe : deux.

— Shukran, fit le serveur qui examina la jeune femme avant de repartir à l’intérieur.

— Alors ! De quoi allons-nous parler Faysal ? De l’Islam ? De la pauvreté qui infeste notre pays ? De la condition des femmes ? Peut-être préférerais-tu discuter de ce qui afflige notre génération et de tous ces universitaires qui ne trouvent pas d’emploi à cause du nizam (système) ? Les sujets ne manquent pas !

— Tu n’es pas comme les autres femmes, tu es très informée.

Elle sourit.

— Je reçois ce commentaire comme un compliment. Si je suis informée, c’est parce que j’ai exercé un choix. 

 — Lequel ?

— Le choix entre devenir une femme traditionnelle arriérée ou moderniste athée. J’espère avoir opté pour le juste milieu.

— C’est-à-dire…

— Être une femme musulmane actuelle, de son temps. Tu vois, j’ai appris à lire et à vérifier les textes qor’aniques. Je considère que la source des inégalités entre les hommes et les femmes ne proviennent pas du Qor’an ou de la Sunna, elles émanent des licences que prennent certains juristes dans l’interprétation d’Al-Qor’ane, qui entretiennent des intérêts particuliers en plus d’être misogynes et xénophobes. Les qualités d’une femme ne se limitent pas à sa virginité. Je suis inquiète à l’idée d’une société, d’un pays qui place son honneur entre les cuisses d’une femme.

Embarrassé par ces propos, Faysal regarda autour pour s’assurer que personne n’avait entendu.

— Mes propos te gênent ?

— Tu ne crains vraiment pas de t’affirmer !

— Contrairement à mes sœurs aînées, j’ai appris à dire JE.

— Et tes parents ?

— Ma mère est morte en me donnant naissance. Mon père dit que je lui ressemble beaucoup.

— Elle était très jolie, laissa tomber Faysal en rougissant.

— Un autre compliment ! Shukran (Merci).

— Tu as des frères, des sœurs ?

— Non. Je suis fille unique. Et toi !

— J’ai un frère et une sœur. Je suis l’aîné.

— Ah. Et tes parents ?

— Ma mère veille sur nous comme une lionne sur ses petits… 

 Fadilah rit.

— Tu ne connais pas ta chance. Moi je n’ai jamais connu ma mère, et pourtant, elle me manque chaque jour. Et ton père ?

— Il n’est jamais là.

— Pourquoi ?

— Il est ministre.

— Ah ! Je vois. C’est un homme très important alors.

— Oui. Et toi ! Ton père ?

— Mon père exporte du coton partout dans le monde. Il exige deux choses de moi : que je sois respectueuse de l’Islam et d’être sérieuse dans mes études. Pour le reste, je suis libre à condition de ne pas lui causer d’embarras. Ce que je ne voudrais faire pour rien au monde. Je préférerais mourir.

Le serveur les interrompit momentanément, il fit glisser bruyamment les tasses de thé sur la table de céramique tout en toisant la jeune femme. Le col de la chemise du serveur était complètement élimé, remarqua Fadilah. Il jeta un coup d’œil à la poitrine de Fadilah, puis à Faysal avant de repartir.

— Shukran, dit Faysal. Je crois qu’il n’apprécie pas notre présence !

— C’est plutôt la mienne qui l’ennuie. J’ai l’habitude.

— D’où te viennent ces idées ?

— Connais-tu l’Occident ? Je veux dire pour y être allé ?

Il fit signe que non.

— À la mort de ma mère, mon père a juré de prendre grand soin de moi, comme si j’étais le fils qu’il avait tant désiré. Il a honoré cette promesse. Chaque fois qu’il partait en voyage pour ses affaires, où qu’il aille, je l’accompagnais. Il refusait de me laisser derrière lui, nous étions inséparables, et pendant qu’il vaquait à son commerce, ma gouvernante et moi visitions les grandes capitales. J’ai vu, j’ai connu l’Occident.

— Quelles villes ?

— Nous allions souvent à Londres, à Berlin et à Paris. Quelquefois à Madrid. En vieillissant, j’ai appris à reconnaître les qualités et les défauts de l’Occident. Chaque fois que je revenais ici à Al-Qâhira, je ne pouvais m’empêcher de comparer le mode de vie des femmes d’ici à celui des Occidentales, pour constater que des centaines de milliers de nos compatriotes vivent dans des conditions inacceptables. Aujourd’hui, à cause de mes études, je voyage beaucoup moins.

— Tu étudies l’égyptologie !

— Oui. Tu savais cela, fit-elle surprise !

— Oui. On me l’a dit. Tu aimes ?

— Beaucoup, c’est fascinant. L’histoire de l’Égypte est une richesse qui génère des millions de revenus à notre pays. Malheureusement, beaucoup trop de ces revenus enrichissent le Raïs et ses amis, mais je me console en pensant que des millions d’Égyptiens en tirent un revenu de subsistance. Tu connais la mythologie égyptienne ?

— Un peu, comme tout le monde j’ai lu çà et là. As-tu un dieu, ou une déesse, préféré ?

— Hathor, lança-t-elle avec un large sourire, la déesse de la musique, de la danse…

— Et de l’amour.

 — Oui, de l’amour. N’est-elle pas imposante avec son panache de corne de vache et son disque solaire ?

— En effet. Alors tu ne voyages plus ?

— Non. Mais, sur Internet, je continue à lire, à apprendre, à confronter des opinions.

— Internet !

— On peut s’y instruire, sur l’Égypte entre autres. Il y a quantité de sites qui parlent de notre histoire. Il y a aussi des blogues de discussion.

— Sur l’Égypte ?

— Des blogues de plus en plus éloquents. Beaucoup d’internautes critiquent le gouvernement du Raïs.

— Facile sous l’anonymat.

— Je crois que cela est très révélateur. Les gens parlent de changement, de liberté, d’ouverture sur le monde.

— Peut-être y a-t-il une puissance étrangère qui cherche à déstabiliser le gouvernement, à créer un mouvement subversif.

— Cela n’est pas impossible…

Elle fit une pause pour réfléchir à ce que son vis-à-vis lui suggérait.

— Je ne sais pas, je ne crois pas… ils sont si nombreux.

Elle leva les yeux au ciel un instant :

— Peux-tu imaginer un instant, si cette volonté commune avait la capacité de s’exprimer ouvertement sans craindre de représailles ?

Faysal perçut beaucoup d’espoir dans cette dernière réplique. Il aurait souhaité pouvoir la partager avec elle.

— Est-ce possible, dit-elle ?

— In cha’Allah.

— In cha’Allah ! Oui sans doute. Ne négligeons pas pour autant la volonté du peuple.

— Crois-tu en Dieu, Fadilah ?

— Évidemment ! J’atteste qu’il n’y a de Dieu qu’Allah…

—… et que Mohammed, que la bénédiction soit sur lui, en est le messager.

— Je crois aussi fermement, enchaîna Fadilah, que l’Islam de nos ancêtres, celui que proposent des imams comme Salîm Al Misrî, cet islam-là doit évoluer… au lieu de rétrograder. Je n’accepte pas que l’on oblige les femmes à se cloîtrer derrière un niqab : cette décision leur appartient.

— Et la pornographie véhiculée par les femmes occidentales qui s’exhibent dans les magazines est-elle plus souhaitable ?

— Bien sûr que non.

— Alors ce que tu dis, c’est qu’il faudrait interpréter les textes sacrés en vue de leur trouver quelques vérités adaptables à notre temps à défaut de respecter la tradition !

— Al-Qor’ane a été écrit au VIIe siècle. Ne faudrait-il pas songer à l’adapter ?

— N’est-ce pas ce que certains imams cherchent à faire : islamiser la modernité ?

— Non ! Je dis qu’il faut faire l’inverse : moderniser l’Islam.

— Moderniser, dit-il, un sourire ironique au coin des lèvres à peine perceptible ! C’est un mot radical. Il implique souvent de faire table rase du passé.

— Je préfère penser en termes d’évolution, d’ouverture d’esprit et laisser place à une nouvelle Ijtihâd (la réflexion).

Il hésita un moment, puis il demanda :

— Fais-tu les prières cinq fois par jour comme il est enseigné ?

— Voilà une question bien personnelle… mais je vais y répondre. Je fais toutes les prières quotidiennes, mais mon horaire m’oblige parfois à faire du rattrapage avant d’aller dormir.

Faysal regarda ses mains et réfléchit un instant avant de dire :

— Ton attitude est si différente des autres femmes… j’ai remarqué que chaque fois que je te voyais, tu n’avais pas d’amies autour de toi ! N’as-tu pas d’amies ?

— Très peu. Souvent on me taxe de révolutionnaire avec mes idées. En général, les filles sont traditionalistes, elles craignent d’être remarquées, pointées du doigt si elles sont trop différentes. Elles préfèrent vivre sous l’obédience familiale par crainte d’être stigmatisées.

— Mais toi, tu ne crains pas de t’affirmer.

— Je ne cherche pas à être le point de mire, je fais ce qui me semble être juste pour une femme qui souhaite être libérée des entraves d’une société misogyne.

Avant de reprendre une gorgée de thé, elle ajouta :

— Pourquoi m’avoir abordé dans la rue aujourd’hui ?

— Je… je voulais te connaître, te parler.

— Pourquoi, reprit-elle en souriant ?

Il passa sa main sur sa tête et baissa les yeux :

— Parce que… parce que… tu es différente.

— Différente en quoi ? À ma façon de m’habiller, de m’affirmer ? J’imagine que cela a dû être difficile pour toi. N’est-ce pas contraire à ce que prescrit cet imam ?

Il baissa les yeux. Au risque de paraître faible, il ne pouvait lui avouer qu’elle était belle, sensuelle au point de le distraire, de le troubler pendant ses lectures.

— Chaque fois que nous nous sommes croisés, reprit Fadilah, j’ai cherché à soutenir ton regard que tu as volontairement évité ; tu as ignoré mes sourires. Et subitement, nous voilà tous les deux, face à face à discuter !

Comment lui dire que cette fausse indifférence n’était en réalité que de l’orgueil mâle pour éviter d’être jugé par Salîm ? Pouvait-il lui avouer qu’il éprouvait des sentiments pour elle ? Qu’il se croyait amoureux d’elle ? Mais au fait, était-il amoureux d’elle ou était-ce une simple attirance physique ? 

          — Je suis heureuse de me retrouver là, avec toi. Mais, je t’informe que tu ne me verras plus sur le campus.

Surpris, confus, il releva la tête brusquement :

— Tu… tu quittes Al-Azhar ? Pourquoi ?

— J’en sortais à l’instant pour prendre des documents. J’ai décidé de changer d’université parce que je suis contre les nouvelles règles qu’impose Salîm à Al-Azhar. Salîm est un salafiste. Il prêche en faveur d’un Islam qui date du temps des califes-successeurs du prophète Mohammad, qui s’étaient rendus maîtres de l’autorité spirituelle et temporelle des musulmans et qui s’imposaient comme des empereurs du monde islamique. N’est-ce pas ce que recherchent les salafistes, rétablir le grand califat, subordonner le monde à l’Islam ?

— Oui, rétablir la tradition.

— La tradition ! Faysal, nous sommes au début du IIIe millénaire, il n’y a plus de place pour la féodalité avec ses jugements et ses condamnations à la flagellation, à la lapidation et ses peines de mort exécutées au sabre par décapitation ; tout cela appartient à une époque révolue. Les salafistes refusent de limiter leur action religieuse à la prédication et font du djihad le cœur de leur activité. Comment espérer la paix avec un slogan qui dit « : “Al-jihad fi sabil Allah” (Le combat sacré est dans le sentier de Dieu). Ils se croient bons musulmans en s’inspirant d’une idéologie totalitaire qui prône le djihad et la destruction des mécréants pour s’assurer une place au paradis. Au fond, ces intégristes ne réussissent qu’à présenter une image horrifiante et repoussante de l’Islam, qui n’a rien à voir avec l’éthique du prophète ni avec l’essence de notre livre sacré Al-Qor’ane. Je ne crois pas que l’on puisse s’élever en abaissant les autres, et c’est ce que font l’imam Salîm et ses coreligionnaires. “Islam” signifie soumission ; nous devons nous soumettre à la loi d’Allah, et non pas à la loi des hommes. Pourquoi toujours enseigner la haine et cultiver le statut inférieur de la femme ? Partout, et même ici, les femmes sont de plus en plus éduquées…

Sans s’en rendre compte, Fadilah haussait la voix :

—… qu’avez-vous à craindre des femmes ? Pourquoi les hommes cherchent-ils toujours à imposer leur idéologie par la force ? Au nom de quel pouvoir, de quelle vérité, pouvez-vous ostraciser quelqu’un et le taxer d’être kâfir (apostat) ?

Tous les hommes sur la terrasse s’étaient retournés dans leur direction. Le serveur apparut sur le pas de la porte. Inconfortable, assis sur le bout de sa chaise, comme beaucoup d’hommes devant l’assurance et la beauté d’une femme, Faysal se sentait, cette fois-ci, désarmé, troublé. Faysal balaya nerveusement ses yeux à gauche et à droite. Fadilah, elle, ne semblait en rien gênée d’être le centre d’intérêt. 

 

 

En entendant la voix de la jeune femme, Salîm, retranché derrière les moucharabiehs, à l’intérieur du café se retourna et reconnut le couple à la table :

— Là, le garçon dit Salîm…

— L’idiot au cellulaire ?

— La (Non), sur la terrasse, celui qui est assis avec la jeune femme. C’est Faysal l’étudiant en génie que tu as rencontré et dont nous parlions, il y a quelques minutes.

Cheikh Zahid regarda vers Faysal, puis Salîm par-dessus ses lunettes de broche :

— Celui que tu proposes comme un éventuel chahid s’assoie à une terrasse avec une femme ! Tu as confiance en ce garçon ?

— Je le croyais jusqu’à maintenant, dit-il, en regardant en direction du couple. Cette femme semble exercer une sorte de magnétisme sur lui. 

 — Les jupes d’une femme sont les langes du diable.

Salîm acquiesça d’un signe de tête.

— Crois-tu que sa foi soit inébranlable, impavide, au point de vouloir mourir en chahid ?

— J’ai tout fait pour cela !

— Soit prudent Salîm, on ne fait pas pousser un palmier plus vite en tirant sur ses feuilles ! 

 

 

 Fadilah vit que Faysal parcourait la terrasse du regard, il n’y avait que des hommes tant illettrés qu’universitaires qui les observaient, qui gaspillaient une autre journée, incapables de trouver un emploi décent.

— Ne te préoccupe pas des autres, dit-elle… et je te prie d’accepter mes excuses, je me suis emportée.

Puis, Fadilah ajouta avec un peu de nostalgie dans la voix :

— Mon grand-père m’a raconté qu’autrefois, lorsqu’il était jeune, l’Islam se vivait de manière confidentielle, spontanés et joyeuse ; on allait à la mosquée sans souci, sans ostentation, alors qu’aujourd’hui, c’est devenu un acte calculé, les gens y vont parce que c’est impératif d’y être vu. On a islamisé l’Islam, pour en faire un projet politique totalitaire.

— Tu as parlé de choix. J’ai fait le mien. Je crois que la charî‘a est le chemin pour respecter la loi d’Allah26. Je suis d’accord avec l’idée d’un nouveau gouvernement. La venue d’un État islamique permettrait d’imposer la charî‘a.

 Elle plissa le front, s’avança sur sa chaise et se pencha légèrement vers lui et d’une voix feutrée pour ne plus attirer l’attention, lui dit :

— Changer un gouvernement kleptocratique par une théocratie intolérante et autoritaire qui imposerait la charî‘a et qui rabaisserait davantage les femmes ! Jamais ! Rétrograder à l’Islam des premiers jours pour asseoir l’hégémonie de l’homme sur la femme ? Jamais ! Les femmes ne veulent pas être vos esclaves, elles désirent être vos compagnes, vos complices. Cet Islam présenté aujourd’hui par les fanatiques n’a rien à voir avec l’éthique du Prophète.

— Que désires-tu exactement ? »

— Être l’égale de l’homme, tout simplement. Jadis, le Prophète a avoué ne rien aimer autant que les femmes, les parfums et la prière, une confession solennelle qui aurait dû inciter les musulmans à faire davantage de place à la femme au sein de l’umma (communauté). Vouloir revenir au sens littéraire du texte coranique, c’est faire fi de quatorze siècles de mutations, de réflexions, d’interrogations et surtout de toutes les exégèses de ce texte, comme si toutes ces réflexions s’étaient écoulées comme les eaux du Nil qui vont se perdre dans la mer. Cette volonté d’imposer aux autres cette lecture archaïque du livre saint ne sert qu’à faussement légitimer la violence qui éclate partout dans le monde. Si la religion devient un projet politique, nous les femmes, nous perdrons tous nos acquis. Je préfère une société de femmes éduquées à une société de femmes « niqâbées ». La charî‘a falsifie le contenu d’Al-Qor’ane et promet la guerre aux non-croyants. Elle n’est rien d’autre qu’un texte de haine contre les femmes et ceux que certains théologiens accusent d’être des mécréants. La charî‘a contredit la parole du Prophète, qui nous dit de craindre de tuer des innocents et qui préconise l’amour, la tolérance, la paix et le bien absolus. Le monde change, Faysal, la civilisation évolue, et refuser d’avancer implique de régresser.

— Alors, il faut renoncer à Allah ?

— Pas du tout. Je dis que nous devons conquérir par le verbe et non par le sabre. L’Islam doit être autre chose qu’un arbre qui est irrigué du sang des non-croyants ? Depuis que les tours jumelles se sont effondrées à New York, l’Islam est au banc des accusés. C’est le mur philosophique qui sépare l’Orient de l’Occident, mur qu’il faut détruire pour sortir les islamistes cloîtrés dans la nuit moyenâgeuse et faire place à la lumière. Comment peut-on concilier la miséricorde enseignée par le Prophète et l’idée de mourir en chahid (martyr) en tuant des innocents ? Es-tu des leurs, Faysal ? Je te rappelle que le suicide est interdit en Islam, et cette règle ne tolère aucune exception. 

 Elle le secouait, le bousculait. Les échos de la discussion avec son père revenaient à l’esprit de Faysal.

— Un jour, poursuivit-elle, In cha’Allah (Si Dieu le veut), j’aurai des enfants. Je veux qu’ils vivent dans la paix et le respect. Je refuse d’enfanter dans un pays de haine où tout exploserait autour d’eux.

— Mourir pour Allah représente aux yeux des vrais croyants le plus noble des actes… la guerre sainte…

— Utopie, Faysal. Il n’y a pas de guerre sainte, cela n’existe pas. Une guerre est une guerre, et je n’ai jamais rien lu dans Al-Qor’ane qui suggère à ceux que tu qualifies de vrais croyants de tuer et de massacrer des innocents. J’espère que tu ne seras jamais de ceux-là.

Le silence tomba. Un abîme idéologique les séparait. Cette rencontre était peut-être une erreur. À quoi bon insister, un gouffre les divisait.

 — Toi, Faysal, as-tu déjà réfléchi à l’idée de faire le djihad ?

Le regard de l’étudiant s’intensifia sur elle. Comment avait-elle deviné ? Il ne pouvait pas lui dire qu’il était sur le point de partir. Elle ne comprendrait pas. Depuis qu’il était enfant, tous ses professeurs lui avaient inculqué que chaque musulman est un guerrier d’Allah et chacun se doit de défendre son royaume.

Fadilah sentit qu’elle avait touché un point sensible : « Il ne dit rien. Je suis certaine qu’il y a réfléchi, son silence est révélateur pensa telle. » Elle reprit une gorgée de thé. Le soleil avait momentanément disparu derrière le minaret de la mosquée Al Hussein. L’après-midi tirait à sa fin et l’animation s’intensifiait dans le souk :

— Je dois rentrer et j’ai des courses à faire, dit-elle.

Fadilah se leva, il fit de même. Du coup, ils étaient redevenus le point de mire de la terrasse.

— J’ai été heureuse de parler avec toi, Faysal.

— Moi aussi.

— Ma’as Sala¯ama (Au revoir), dit-elle. À bientôt peut-être.

— In cha’Allah (Si Dieu le veut).

Fadilah reprit ses effets personnels. Comme elle allait partir, il fit un geste circulaire :

— Dis-moi ! Le jugement que les autres « posent sur toi ne t’affecte jamais ?

Une dernière fois, le regard de Fadilah parcourut la terrasse pour revenir vers Faysal, et elle dit :

— Celui qui veut le miel ne doit pas craindre la piqûre des abeilles. 

Capture d’écran, le 2021-03-17 à 14.50.2