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À propos de l'Érythrée et LES OUBLIÉS DE DIEU

À la fin du XIXe siècle, la révolution industrielle bouscula l’ordre établi et força les entreprises européennes à rechercher des matières premières pour soutenir la cadence accélérée de la production. Mais elles devaient aussi penser à créer de nouveaux marchés pour contrecarrer les politiques protectionnistes des pays.

Forts de leurs technologies, la France et le Royaume-Uni se tournèrent vers une proie facile : l’Afrique.

L’expansion des territoires nationaux au-delà des mers devint un élément de puissance et de prestige. Face aux avantages économiques qui en découlaient, l’Allemagne, le Portugal, la Belgique et l’Espagne entrèrent dans la compétition africaine.

Pétris d’une arrogance dominée par l’idée que « les Blancs supérieurs » devaient civiliser la race « inférieure », les coloniaux découpèrent de nouvelles frontières en ignorant volontairement les ethnies, les tributs et les royaumes établis depuis des décennies. Riches des empires spoliés aux autochtones, les occupants se lancèrent dans le développement de plantations de café, de thé et d’ananas.

Du vaste continent, il ne resta que des recoins isolés, oubliés : la Corne d’Afrique ne retenait encore l’attention de personne. Voyant la France et la Grande-Bretagne ensablées dans le désert à la recherche de mine de diamants, d’or et de cuivre, l’Italie, jusqu’alors discrète, saisit l’occasion de conquérir les terres abyssines et de rehausser son prestige en s’insinuant dans la rivalité territoriale expansionniste.

Avant 1993, l’Érythrée ignorait tout des attributs de l’indépendance. Colonie de la Turquie au XXe siècle, le pays fut successivement soumis à l’Éthiopie, à l’Italie et à l’Angleterre. L’occupation italienne amorcée en 1880 atteignit son apogée juste avant le début de la Seconde Guerre mondiale en 1936 : à cette époque, les missionnaires protestants sources d’éducation au-delà de la quatrième année furent expulsés et du même souffle les Italiens bannirent les natifs et les sang-mêlé des écoles.

Benito Mussolini décréta la création de l’Afrique-Orientale italienne.

Sous l’afflux de capitaux italo-fascistes, on accéléra un programme démesuré et avant-gardiste de construction en réponse aux attentes du Duce, qui rêvait de fonder un nouvel empire romain et d’établir Asmara, comme « LA » vitrine du régime fasciste.

Attirés par cet eldorado sur les bords de la mer Rouge, les plus brillants architectes radicaux de la botte italienne accoururent et rivalisèrent d’audace pour réaliser le plan d’une cité conçu à l’origine par Odoardo Cavagnari dans les années 1910. Soucieux de plaire au Duce, les maîtres d’œuvre accouchèrent d’une capitale flamboyante avec des villas de style Art déco, des bastides à l’italienne, un garage Fiat façonné aux lignes futuristes d’un aéroplane, des maisons aux contours de paquebot et un cinéma avec une façade de marbre rouge, le tout sur de grandes avenues bordées de palmiers majestueux. Ces travaux métamorphosèrent l’ancien bourg caravanier en Piccola Roma (petite Rome) africaine. Aux dires de tous, la beauté de la Piccola Roma surpassait le faubourg Art déco de Miami Beach en Floride.

Tout au long de cette onirique décennie, l’argent coula comme un Nil gorgé des eaux printanières qui répand son limon et l’on relia villes et villages par le téléphone et des routes goudronnées. Étayées par une main-d’œuvre locale sous-rémunérée, des fabriques jaillirent du sol.

Toutefois, la splendeur d’Asmara se révéla éphémère.

L’affrontement militaire abrogea l’opérette macabre des fascistes et le règne grand-guignolesque de Mussolini. À la fin de la Seconde Guerre mondiale, abandonnée par l’Italie défaite par l’armée de Churchill et de ses alliés, la colonie orpheline amorça un déclin économique, précipité par le pillage des usines auquel se livrèrent les Anglais qui revendiquaient un trésor de guerre en compensation des coûts engendrés par le conflit avec leur pays. De leur côté, la majorité des immigrants italiens venus chercher fortune dans cette Arcadie plièrent bagage et retournèrent dans la mère patrie.

Contraints de vivre sous le protectorat britannique jusqu’en 1950, les Érythréens s’opposèrent vainement à l’adoption par l’assemblée générale des Nations Unies de la résolution 390 qui inféodait leur territoire à l’empire éthiopien d’Hailé Sélassié. En 1962, alors qu’une pandémie émancipatrice se propageait sur le continent africain, une légion du César éthiopien assiégea le parlement d’Asmara et força la dissolution du gouvernement dans le but d’offrir au Négus, salomonide irrédentiste, l’occasion d’assujettir l’Érythrée à titre de quatorzième province éthiopienne.

Dans les savanes et les canyons, les Érythréens s’engagèrent dans une guerre fratricide d’indépendance (1962-1991), guerre qui laissa derrière elle des milliers de fantassins en pâture aux hyènes. L’interminable combat dévasta l’économie exsangue du pays (ce pays dont les richesses autrefois avaient déjà été razziées par les armées des pharaons de la VIe dynastie. Lancées à la conquête du « pays de Pount », ces armées recherchaient de l’or, de l’ébène, de l’ivoire pour la construction des temples, de l’encens, de la myrrhe et des aromates pour l’embaumement des corps).

Le conflit avec l’Éthiopie prit fin en 1991. La proclamation officielle de l’indépendance de l’Érythrée en 1993 entraîna la désillusion à brève échéance. Issaias Afewerki, « le grand libérateur des Érythréens » adopta au début des années 2000 une attitude répressive et autoritaire envers sa population, notamment par son service militaire déontique, qui engendra un mouvement d’émigration.

Le 18 septembre 2001, alors que le monde tourne les yeux vers les États-Unis frappés par les attentats du World Trade Center, l’Érythrée s’enfonce dans la dictature : des ministres, diplomates et officiers sont incarcérés par leur ancien compagnon d’armes, le président Issayas Afewerki. La presse libre est abolie et les journalistes jetés en prison. Depuis, les détentions sans procès sans contact avec l’extérieur sont devenues monnaie courante.

De nos jours, on surnomme l’Érythrée « la Corée du Nord africaine ». Asmara, sa capitale, est souvent comparée à La Havane du début des années Fidel.

Les expatriés décrivent le pays comme une « prison à ciel ouvert ».

De la vague d’immigration qui déferle sur les plages l’Europe depuis quelques années, les Érythréens représentent le deuxième plus important groupe de réfugiés, on estime à 5000 les personnes qui fuient l’Érythrée chaque mois.

Inspiré de faits vécus, LES OUBLIÉS DE DIEU raconte la fuite trois Érythréens, deux hommes et une femme vers le nord, la Méditerranée… l’Europe.



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